21.10.2026 - Médiatic

Accessibilité des programmes : les coulisses d’une machine complexe

Un "respeaker" dicte ce qui est dit à l'antenne pour la création des sous-titres en direct. © SWISSTXT

En Suisse, plus de 1,3 million de personnes dépendent des sous-titres, de la langue des signes ou de l’audiodescription pour accéder à l’information. Portées par les avancées technologiques, les prestations de la SSR en la matière ne cessent de croître. Plongée dans une mécanique exigeante.

La SSR a l’obligation légale de rendre ses médias accessibles aux personnes atteintes d’un handicap sensoriel. Facilitées par les avancées technologiques, dont l’intelligence artificielle, les prestations du service public qui favorisent l’inclusion ne cessent d’augmenter. L’exemple de la RTS l’illustre bien. En 2008, le premier 19h30 en langue des signes était diffusé en direct sur TSR 2. En 2025, ce sont 367 heures de contenus signés qui ont été proposées, dont, depuis peu, le jeu Cash. Et d’ici à 2027, la chaîne s’engage à sous-titrer l’intégralité de ses émissions rédactionnelles TV. Derrière ces chiffres, une mécanique exigeante, aux intervenants multiples.

Sous la pression des économies, la SSR se réorganise depuis deux ans avec son processus de transformation « Enavant » et les diverses restructurations qui en découlent. L’une d’elles touche SWISS TXT. L’entreprise de technologie disparaît en tant que filiale indépendante de la SSR en fin d’année et ses différents secteurs d’activité sont intégrés au groupe. C’est le cas du Service accessibilité depuis septembre.

Ce dernier fournit des prestations de sous-titrage, de traduction en langue des signes et d’audiodescription pour l’ensemble de l’offre multimédia de la SSR. Son fonctionnement à venir est connu dans les grandes lignes : « Notre équipe intègre pleinement la SSR sous la responsabilité de son directeur de l’Offre, Nicolas Pernet », avance Martin Spycher, qui dirigera le Service accessibilité à Bienne, comme il le faisait déjà chez SWISS TXT. Cette réorganisation devrait entre autres renforcer la synergie entre les régions linguistiques et mieux unifier les pratiques entre la RTS, SRF et la RSI. « Avec le centre national, nous mettons en commun l’expertise en accessibilité de la SSR et de SWISS TXT dans toutes les régions linguistiques et développons ensemble nos services », assure Martin Spycher. Il connaît bien le fonctionnement des deux maisons où il a occupé en alternance différents postes stratégiques.

En attendant que la structure centralisée soit pleinement opérationnelle, Philippe Hêche, responsable de l’offre accessible à la RTS, assure l’intérim. Il choisissait notamment les programmes à audiodécrire et à interpréter en langue des signes, assurait la coordination des offres avec les autres régions, participait aux discussions sur le financement avec la Direction générale. Ce qui au départ n’était qu’une activité annexe à sa responsabilité de chef d’antennes TV a pris de l’ampleur : « Quand j’ai démarré en 2014, seul le téléjournal était en langue des signes. Une centaine d’heures de programmes étaient audiodécrits chaque année, contre 647 heures à la fin 2025. En deux paliers, en 2018, puis en 2022, l’offre des programmes sous-titrés, audiodécrits et signés a énormément augmenté. » Cela découle des accords conclus par la SSR avec des associations de personnes en situation de handicap sensoriel, dans lesquels elle s’est engagée à fixer des quotas de programmes accessibles toujours plus élevés.

La RTS ne produit pas l’offre directement, mais Philippe Hêche passe commande à de multiples prestataires, dont le principal est SWISS TXT. Marie De Piante est responsable des services d’accessibilité à Genève, entourée de trente collaboratrices et collaborateurs, soit dix-huit équivalents plein temps. L’équipe produit sous-titrage et audiodescription.

Les émissions en langue des signes sont gérées en partie par SWISS TXT à Bienne, qui travaille avec des interprètes sourdes et sourds. En revanche, signer en direct Couleurs locales et le 19h30 implique d’être entendant. La fondation PROCOM fournit des interprètes pour la RTS, la RSI et SRF.

Reconnaissance vocale

« Actuellement, 88% du contenu rédactionnel de la RTS est sous-titré et il passera à 100% d’ici à 2027 », rappelle Marie De Piante. Le sous-titrage est réalisé de différentes manières. Pour les directs (infos et sports), il fonctionne avec un logiciel de reconnaissance vocale. Une personne appelée respeaker répète à haute voix dans le logiciel ce qui est dit à l’antenne, en dictant même la ponctuation pour bien séparer les propos. Un texte s’affiche à l’écran, plus ou moins précis, corrigé à mesure avant d’être passé à l’antenne. Ce qui explique les cinq à six secondes de décalage, car il est impossible de synchroniser image et texte en direct. Des émissions à l’image de Forum sont de vrais défis pour le respeaker. C’est de la radio filmée, avec beaucoup d’invités qui parlent en même temps, se contredisent. Il faut résumer les propos, tout en évitant les contresens. Cela exige une concentration extrême des respeakers qui se relaient toutes les trente minutes.

« Quant au sous-titrage du stock, c’est-à-dire des contenus déjà prêts, comme les films, les séries, on utilise un logiciel dans lequel on insère la vidéo et il en sort un texte », décrit Marie De Piante. « Ce texte est ensuite corrigé, résumé, réajusté, car le résultat n’est pas fiable à 100%, poursuit-elle, mais on gagne du temps. En une heure, avec la technologie, on sous-titre huit à neuf minutes de film, contre cinq à sept minutes habituellement. C’est intéressant. » Toutefois, tous les contenus ne s’y prêtent pas : s’il y a trop de musique, trop de personnes qui interagissent ou parlent un dialecte, le logiciel capte mal. Ces limites posent la question du degré d’automatisation acceptable. Martin Spycher est clair : « Automatiser à 100% avec l’intelligence artificielle n’est pas possible et ne serait pas conforme à notre charte nationale en la matière. Mais nous suivons l’évolution technologique de près. »

L’équipe genevoise de SWISS TXT fait aussi de l’audiodescription des programmes produits en Suisse, par la RTS, comme l’emblématique Passe-moi les jumelles (PAJU), le jeu Cash, ou la série nationale Refuges en montagne. Depuis février 2025, chaque chaîne TV de la SSR propose un troisième canal audio destiné uniquement à l’audiodescription qui démarre dès qu’une émission télé est lancée. Un stress technique en moins pour les personnes aveugles ou malvoyantes. « L’audiodescription me permet de vivre un instant auquel je n’ai pas accès visuellement. Si je regarde PAJU, je peux avoir la sensation d’être assis sur le traîneau, à côté du conducteur », confie Hervé Richoz, rédacteur à la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA).

Foot et ski audiodécrits

Depuis un an, SWISS TXT s’est attaquée à un défi compliqué : audiodécrire du sport en direct. Du foot d’abord, lors du Mondial entre autres : « On avait zéro modèle, car peu de chaînes le font. On a essayé différentes techniques, en supprimant les commentaires du journaliste sportif pour y placer nos audiodescriptions, c’était plat. On les a remis, mais certains journalistes parlent tellement qu’il n’est pas simple d’y glisser de l’audiodescription », remarque Marie De Piante. Les compétitions de ski alpin s’y prêtent mieux : on donne les temps intermédiaires, décrit l’ambiance, les émotions dans l’aire d’arrivée.

Les personnes malvoyantes ont exprimé leur souhait que les informations (nom des personnes interviewées, fonction, infographies) écrites à l’écran soient audiodécrites. Pas forcément lors du direct mais en différé. Ou bien, sur le canal destiné à l’audiodescription, l’info serait donnée par une voix de synthèse. La technologie est incontournable.

Prévisions météo signées par un avatar

Programme d’utilité publique, la météo est très suivie, mais la communauté sourde qui signe a un accès limité à ces infos. Une innovation technologique, développée par diverses équipes de SWISS TXT à Bienne, pourrait pallier ce manque. Il s’agit d’un bulletin météo, en langue des signes, interprété par un digital signer, autrement dit un avatar. Ce projet est national mais il n’a été testé que sur la RTS. Des bulletins météo ont été élaborés sur la base des critiques du public concerné, notamment sur l’aspect, réaliste ou non, à donner à l’avatar. Philippe Hêche, de la RTS, en explique le fonctionnement : « Chaque signe a été fait par une interprète en langue des signes sourde qui a été filmée. Ces enregistrements vidéo, mis bout à bout, constituent une base de données, exploitable par l’avatar, en fonction des éléments – pluie, vent, température – qu’on entre dans le système. » L’utilisation d’un avatar est limitée à des programmes d’une à deux minutes, répétitifs, avec des données anticipables, et doit être conforme à la charte de la SSR sur l’utilisation de l’IA. Le 19h30 ne sera jamais signé en direct par un avatar !

Pour plus d’infos sur l’accessibilité des programmes, rendez-vous sur www.swisstxt.ch

Par Marie-Françoise Macchi

Article paru dans le Médiatic 236 (septembre 2026)