Pascal Crittin, directeur de la RTS, donne ses impressions sur l’initiative SSR et évoque les conséquences de son acceptation sur l’entreprise.
Pascal Crittin, l’argument principal du comité d’initiative est de soulager les budgets des ménages et des entreprises. Il pense notamment aux jeunes, qui selon lui ne consomment que peu les médias. Que pensez-vous de cette dernière hypothèse ?
Contrairement à ce qu’on pense parfois, les jeunes utilisent la RTS et la SSR. Certes, ils regardent moins la télévision et écoutent moins la radio, mais nous ne sommes pas seulement une entreprise de radio et télévision, nous sommes aussi un média digital. Les jeunes sont très présents sur le digital, et nous le sommes aussi : il faut voir le succès de RTS Tataki, par exemple, de RTS Info et de RTS Sport sur les réseaux sociaux. Deux jeunes sur trois consomment des contenus RTS toutes les semaines. Il faut sortir de cette idée que la redevance ne finance que la réception sur un poste de radio ou de télévision. Depuis 2016, la redevance n’est plus directement liée à la radio ou à la télévision diffusée en linéaire, mais elle finance l’ensemble de la production audio, vidéo et digitale de la SSR.
Justement, le comité d’initiative estime que la SSR devrait s’en tenir à sa mission principale, en limitant entre autres les contenus en ligne qui constitueraient une concurrence déloyale pour les médias privés. Quelles conséquences aurait l’abandon du numérique ?
Si la SSR ne peut plus exister sur le numérique, c’est-à-dire là où se trouve de plus en plus le public, alors c’est une mort lente programmée pour le service public. Il n’y a pas que les jeunes qui sont sur les médias numériques, c’est 95% de la population.
Est-ce que dans d’autres domaines, les émissions de divertissement par exemple, la RTS ne dépasse pas son rôle de média de service public ?
Le mandat de la SSR, tel qu’il a été défini dans la concession, n’est pas que d’informer, mais aussi de former, cultiver et divertir. Selon moi, le service public doit offrir de tout à tout le monde. Cette initiative a l’avantage d’ouvrir le débat sur ce qu’est le rôle du service public, mais il faut se rendre compte que ce que nous ne produirons plus, personne ne le produira à notre place. Les médias privés manquent déjà de moyens actuellement. Demain, si l’initiative est acceptée, ils ne toucheront pas un franc de plus.
Le comité d’initiative estime pourtant que la SSR a trop investi ces dernières années, et considère qu’avec un budget réduit de moitié, elle pourra continuer de « fournir à l’ensemble de la population suisse des programmes d’information radiophoniques et télévisés de haute qualité dans toutes les régions linguistiques ». Qu’en dites-vous ?
Quelle entreprise peut livrer les mêmes prestations et la même qualité avec 50% de budget en moins ? J’affirme que « ça ne suffit pas » si on veut avoir accès à une diversité de programmes, pas uniquement de l’information, mais aussi de la culture, du sport et du divertissement. La moitié de notre budget actuel est dédiée à l’information. Comment produira-t-on les autres domaines, qui intéressent le public à en juger par les audiences, si nos moyens sont coupés par deux ? Et aura-t-on encore les moyens d’être présent dans toutes les régions ? Le conseiller fédéral Albert Rösti a dit que la SSR devrait certainement se concentrer à Zurich. Et parviendra-t-on encore à produire en quatre langues ? Notre présence décentralisée dans les régions représente 40% de nos coûts. Or, c’est exactement le montant de la redevance que l’initiative veut couper. La différence, c’est donc le prix des langues minoritaires, dont le français.
C’est justement une piste de solution qui a été évoquée dans les médias : produire des contenus en allemand et les traduire. Elle vous paraît satisfaisante ?
Produire les contenus à Zurich et les traduire, ça veut dire que ce sont les Suisses alémaniques qui parleront de la Suisse romande… Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Ne plus être capables de nous raconter nous-mêmes ? Prenons l’exemple de l’actualité internationale. Le 19h30 de la RTS ne ressemble pas au Tagesschau de SRF et traite de sujets différents, comme par exemple de ce qui se passe en France. Si l’on concentre la production à Zurich ou si l’on n’a plus assez de moyens pour les régions minoritaires, cela veut donc dire que la Suisse qui parle et pense en français perdra une grande partie de son moyen d’expression, alors qu’il y a des différences culturelles très importantes entre les régions linguistiques. Ce n’est pas ça, la Suisse. Je suis extrêmement inquiet pour la cohésion de notre pays.
Par Nina Beuret
Paru dans le magazine Médiatic 234 (janvier 2026)
