Le 8 mars prochain, la population suisse votera pour l’initiative « 200 francs, ça suffit! ». Si le « oui » l’emporte, non seulement la production audiovisuelle nationale sera fragilisée mais surtout, la santé démocratique de l’ensemble du pays.
Avec son initiative « 200 francs, ça suffit! », qui réclame une baisse de la redevance mais aussi la dispense de paiement pour les entreprises, le comité d’initiative vise à couper le financement du service public audiovisuel, véritable « ciment social » pour reprendre l’image de François Vallotton, historien, professeur à l’UNIL et auteur du livre Un siècle de radio-télévision : Le service public audiovisuel en Suisse romande publié en janvier dernier. « Le service public en Suisse a toujours maintenu un certain niveau de qualité avec une offre culturelle certes redimensionnée mais consistante. Que se passera-t-il s’il est privé des moyens essentiels pour favoriser la création musicale, cinématographique et artistique ? », s’interroge-t-il.
La redevance est un sujet sensible depuis des années. Son financement a été recalculé à de nombreuses reprises : De 462 francs par an en 2007, il descend à 300 francs d’ici 2029. « C’est moins d’un franc par jour. Et il faut souligner que les personnes qui touchent des prestations complémentaires, comme l’AVS ou l’AI, en sont exonérées », mentionne Valérie Piller Carrard, conseillère nationale, membre du Parti socialiste, qui participait en début février à une conférence intitulée « Crise des médias – Démocratie en danger ». Ce rendez-vous avait pour but de rappeler la pression constante exercée sur l’audiovisuel public. « Les enjeux sont souvent sous-estimés. Si on diminue le financement, on réduit les effectifs et la qualité de la couverture médiatique sur notre territoire, plus particulièrement dans les régions linguistiques minoritaires. » Elle rappelle que les grands groupes privés concentrent déjà de nombreux journaux, rendant plus partiale l’accès à l’information et plus difficile le développement de l’esprit critique.
Pour François Vallotton, un service public solide garantit le bon fonctionnement démocratique. C’est pourquoi la question de son soutien doit rester collective. « On entend souvent la critique que certaines personnes ne consomment pas ces programmes et ne voient pas pourquoi elles devraient la payer. Mais le service public est un bien commun. C’est un peu comme les routes : tout le monde n’est pas automobiliste mais chaque citoyen·ne participe financièrement à leur entretien », donne comme image l’historien. « L’information n’est pas un objet de consommation courante. Toute la société en profite et doit donc y contribuer », argumente aussi Simone de Montmollin, conseillère nationale du Parti libéral-radical et coprésidente du comité régional romand « Non à l’initiative SSR ».
Attaques multiples contre la SSR
Dans l’exposition « La télévision en Suisse, 75 ans sous tension » qui vient de s’achever à l’Université de Lausanne, les pressions exercées contre la SSR étaient décortiquées dont la course à l’audience liée à l’émergence de médias privés. « Face à la globalisation et parce que le service public est aussi associé à certains concessionnés privés, dont le mandat doit se rapprocher du sien, la population les confond. Et c’est un piège », avertit François Vallotton.
La SSR joue un rôle unique dans le terreau helvétique. « Rappelons ses deux missions : œuvrer à la cohésion sociale en s’adressant à tous les publics et proposer des programmes qui privilégient des contenus qualitatifs avec une valeur pédagogique », ajoute notre interlocuteur. « Elle interroge notre vivre-ensemble et donne les moyens aux quatre régions linguistiques de notre pays d’être en lien au quotidien », insiste Simone de Montmollin. En 2026, l’audiovisuel public fait face aussi à la concurrence des réseaux sociaux. « Les sociologues des médias parlent d’un tsunami qui reconfigure tout le périmètre. Le service public devrait être un rempart contre la désinformation et renouer avec ses fondamentaux soit informer, éduquer et divertir », rappelle-t-il. Un avis partagé par Anne-Katrin Weber, professeure assistante à la Section d’histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne et co-commissaire de l’exposition susmentionnée. « Ce qui me tient à cœur, c’est que le service public soit un lieu de débat. C’est un espace d’échanges, un média dont le rôle est aussi d’accueillir des opinions divergentes », précise-t-elle.
À destination de tous les publics
La SSR a comme cahier des charges de toucher l’ensemble de la population. « On dit souvent que les jeunes ne regardent pas la TV mais les enfants s’intéressent à des programmes éducatifs via des applications et les adolescent.e.s consomment les contenus produits par la RTS sur les réseaux sociaux. L’offre est distribuée via différents canaux », mentionne Anne-Katrin Weber. Pour relever la diversité et l’inclusivité des propositions réalisées par l’audiovisuel public, elle évoque notamment les émissions accessibles aux personnes sourdes et malentendantes. « Ces programmes résistent à la logique de la rentabilité : aucune chaîne privée ne prendrait le relai pour produire des offres pour ces communautés. »
Valérie Piller Carrard soulève un autre aspect en cas d’affaiblissement du service public. « On serait dépendants des médias français, italiens et allemands. Vous pensez vraiment que RTL ou France Inter vont parler de l’actualité de la Romandie ou présenter un artiste émergent de notre région ? », s’inquiète la conseillère nationale. Pour elle, qui dit soutien à la SSR ne dit pas forcément adhérer à tous les contenus. « Un service public doit toucher tout le monde alors évidemment que des programmes me plaisent, d’autres moins. Je ne suis pas une fan de la Schlagerparade par exemple, mais cet événement fait partie de notre folklore, de notre identité. ». Une vision appuyée par Anne-Katrin Weber. « Défendre le service public audiovisuel n’empêche pas d’être critique vis-à-vis de certains de ses programmes. Actuellement, il manque un espace pour réfléchir ensemble aux missions que nous souhaitons donner aux médias publics », déclare la professeure.
« Réenchanter » le service public
Pour François Vallotton, l’heure est au « réenchantement de l’idée du service public ». « Le fait que la SSR rejoigne un site académique, c’est une constellation unique en Europe. C’est l’occasion de le redéfinir en renforçant encore la production de contenus fiables et ses liens avec les milieux éducatifs et scientifiques ». Dans son ouvrage, il présente quelques pistes de réflexion proposées par la Commission fédérale des médias (COFEM) : l’audiovisuel public doit impérativement se distinguer par sa tonalité et le choix des contenus, se démarquer par sa transparence, développer des « algorithmes d’intérêt public » et lutter activement contre la désinformation. Diminuer son financement aurait donc de véritables conséquences. « L’exigence éthique est encore plus attendue dans un service public. Cela suppose de la stabilité et des moyens », conclut Simone de Montmollin.
L’audiovisuel public en ligne de mire
Dans plusieurs pays d’Europe, les services publics sont menacés par les partis ultra-conservateurs. Tour d’horizon d’une situation alarmante.
Entre la montée des dirigeants de droite et d’extrême droite et les croisades idéologiques des milliardaires qui concentrent de plus en plus de médias, le service public audiovisuel est à risque dans plusieurs pays européens. En France, Emmanuel Macron a supprimé la redevance en 2022, la remplaçant par une taxe sur la TVA tandis que Marine Le Pen prône la privatisation. Au Royaume-Uni, la BBC est la cible d’une offensive politique et idéologique de Reform UK, parti populiste et conservateur. En Allemagne, le parti d’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland (AfD) milite également pour la suppression de la redevance. En Italie, le gouvernement Meloni est accusé d’accroître son contrôle sur la RAI en faisant des pressions éditoriales directes alors qu’en Slovaquie, le gouvernement de Robert Fico a passé une loi en 2024 pour remplacer le radiodiffuseur public par une nouvelle entité davantage contrôlée par le gouvernement.
En octobre dernier dans les pages du journal français L’Humanité, Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po à Paris et spécialiste des questions liées aux financements des médias, avertissait : « L’audiovisuel public est un ennemi à abattre pour l’extrême droite européenne ». Dans une étude qu’elle a publiée en juin 2022, « Une autre redevance est possible. Pour un financement affecté mais plus juste de l’audiovisuel public», elle analysait le lien étroit entre « vitalité » de l’audiovisuel public et « santé démocratique ». elle analysait le lien étroit entre « vitalité » de l’audiovisuel public et « santé démocratique ».
Ses conclusions ? Mieux un service audiovisuel public est financé, plus la démocratie est de qualité, y compris en ce qui concerne la participation électorale. Les citoyennes et citoyens sont donc mieux informé.e.s et votent davantage dans des pays où les médias publics sont autonomes, comme dans les pays nordiques. Le débat y est moins polarisé, les valeurs démocratiques mieux préservées.
Par Jade Albasini
Paru dans le magazine Médiatic 234 (février 2026)
