07.10.2026 - Médiatic

Toxic, quand le Léman devient une menace

Ophelia Kolb et Grégory Montel © RTS

Une contamination mystérieuse des eaux du lac, une ville privée de son eau courante et une fillette de onze ans disparue le jour du drame. Avec Toxic, Véronique Reymond et Stéphanie Chuat signent leur troisième série, coproduite par la RTS. Six épisodes de 42 minutes dans lesquels l’enquête scientifique et policière pèse finalement moins lourd que les bouleversements intimes de celles et ceux qui la mènent.

Une plage bondée, un été lausannois comme les autres, et soudain la panique. L’action de Toxic se déroule à Lausanne, plus précisément du côté de Vidy, lorsqu’une vaste contamination des eaux du Léman frappe les baigneurs. Le bilan s’établira à une centaine de personnes touchées, dont trente décès. L’état d’urgence est décrété, l’eau courante devient inconsommable et le lac est interdit d’accès. Roxane Joly, toxicologue au centre de médecine légale de Lausanne, est nommée à la tête des recherches et traque un virus qu’aucune base de données ne connaît. Son mari David, inspecteur à la Police judiciaire, part de son côté sur la piste des déversements toxiques des multinationales.

Le choix de Lausanne n’a rien d’anodin. Les deux créatrices ont voulu frapper là où tout semble sûr et rassurant, dans une ville de bord de lac associée à la douceur de vivre estivale. Un tel bilan, c’est beaucoup et c’est peu au regard des catastrophes qui s’accumulent ailleurs, relèvent-elles. Mais c’est ici, et la proximité change tout. Elles citent volontiers Blatten, dont la population entière a dû fuir avant que les éboulements n’engloutissent le village, pour rappeler qu’aucun lieu n’échappe désormais à la crise climatique.

Une fiction à peine dystopique

Cette collision entre la fiction et l’actualité, la RTS l’avait déjà connue en 2025 avec The Deal, de Jean-Stéphane Bron et Alice Winocour, diffusée en pleine crise du dossier nucléaire iranien. La résonance est du même ordre cette année, relève Patrick Suhner, producteur éditorial à la RTS, dans une note d’intention accompagnant la série. Toxic arrive en effet après un été particulièrement caniculaire, où les questions urgentes d’eau et de climat ont régulièrement pris le devant de la scène. Aucun virus mystérieux n’a certes été repêché dans le Léman, mais les effets du dérèglement climatique sont, eux, bien réels. La proposition des deux réalisatrices est ainsi « à peine dystopique », écrit-il, et tire sa force d’une question toute simple : « et si… ? ».

Derrière ses airs de thriller catastrophe, ce sont pourtant des drames intimes qui portent le récit. C’est cette approche humaniste, véritable marque de fabrique du duo, qui a plu à la RTS.

Deux couples à l’épreuve

Pas de héros providentiel ici. L’intrigue repose sur deux couples d’une même famille que la contamination met à nu. Roxane et David tentent d’avoir un enfant par procréation médicalement assistée, et l’option du don d’ovocytes les place en porte-à-faux. Le désir de transmission, lui, se heurte frontalement au chaos environnemental. Le second couple, Nicole et Julien Meyer, est en instance de divorce lorsque leur fille Lucie, onze ans, disparaît le jour de la tragédie, alors qu’elle participait à un stage de voile. Chacun cherchera sa réponse là où il peut, dans la foi, dans la quête acharnée ou dans les somnifères. Aucun des quatre ne sauve le monde, tous naviguent à vue, et la toxicité annoncée par le titre finit par déborder largement les eaux du lac.

Pour incarner tout cela, Ophelia Kolb et Grégory Montel, deux visages familiers du public de Dix pour cent. Autour d’eux, trois interprètes actifs en Suisse romande, Karim Barras, Felipe Castro et Camille Figuereo, ainsi que la jeune Charlotte Berns, dont c’est la première apparition à l’écran.

Un décor qui ne se fabrique pas

Dans Toxic, le premier rôle revient peut-être au Léman lui-même. Les créatrices le traitent comme un personnage à part entière, étendue changeante selon les vents et la lumière, et surtout réservoir impressionnant. Si la Suisse passe pour le château d’eau de l’Europe, le lac y est pour beaucoup. C’est cette beauté que la série retourne contre le public, en faisant des algues une menace dissimulée et de chaque plan subaquatique une promesse d’inquiétude. Avec le directeur de la photographie Gabriel Lobos, le duo a cherché un contraste fort entre des paysages presque irréels et le danger invisible qui s’y propage.

L’histoire ne reste d’ailleurs pas cantonnée aux rives lémaniques. Elle emmène Roxane en Valais, sur un glacier, à la recherche de l’origine du virus. Une piste qui déplace l’enquête sur un tout autre terrain, celui des virus préhistoriques que le recul des glaces libère.

Tous les déplacements ne relèvent toutefois pas du scénario. Le tournage, qui s’est déroulé en été et presque entièrement dans la région lausannoise, a aussi dû s’exporter deux jours près de Châtel-Saint-Denis, faute d’avoir trouvé dans le canton un étage d’hôpital disponible. Une contrainte que Patrick Suhner connaît bien. « On n’a pas vraiment de grands studios en Suisse », constate-t-il, là où d’autres pays disposent de décors permanents faciles à transformer selon les besoins. Il faut donc tourner dans des lieux existants, qui vivent le reste de l’année et qu’il s’agit de négocier un à un.

Un accouchement difficile

Le chemin jusqu’à l’antenne aura été long. Véronique Reymond et Stéphanie Chuat ont proposé leur projet à la RTS en 2017 déjà. Or Patrick Suhner situe la durée moyenne de fabrication d’une série entre quatre et cinq ans, soit deux ans d’écriture, une année de préparation et de tournage, puis une année encore avant la diffusion. Toxic aura mis deux fois plus de temps.

Les deux créatrices ont d’abord avancé par à-coups, occupées entre-temps par le documentaire Les dames, par le long métrage Petite sœur, qui a représenté la Suisse aux Oscars en 2021, puis par la réalisation de Transatlantic pour Netflix. Le financement s’est ensuite compliqué. Une plateforme internationale avait rejoint le projet et lui avait donné une tout autre dimension, avant de se retirer alors que l’écriture touchait à sa fin. « Ils se sont retirés sans qu’on comprenne vraiment pourquoi », résume le producteur éditorial. Il a fallu redimensionner le projet et se remettre à l’écriture, pour aboutir à un récit plus resserré. « L’accouchement n’a pas été simple », glisse-t-il, saluant l’abnégation de deux réalisatrices qui ont tenu le cap, de l’écriture au montage. Un cumul des fonctions devenu rare dans un métier qui sépare de plus en plus l’écriture de la réalisation.

De tels revirements n’ont toutefois rien d’exceptionnel. Reste que les coproductions internationales sont devenues nécessaires, comme Winter Palace avec Netflix ou Intraçables avec TF1, dès lors que le financement suisse ne suffit plus à porter l’ambition d’un projet. Neuf ans après la première présentation du projet, la question posée par Toxic a, elle, plutôt gagné en actualité.

Après une avant-première au Capitole de Lausanne le 5 septembre, les six épisodes ont été mis en ligne sur Play RTS le 27 septembre et diffusé à l’antenne dès le dimanche 4 octobre.

Deux à trois séries par an

La RTS produit en moyenne deux à trois séries par année. Elle en aura diffusé trois en 2026 : Uniformes au printemps, Toxic à l’automne et Placée, prévue en fin d’année. Trois sont également prévues l’an prochain. Ces productions s’inscrivent dans le Pacte de l’audiovisuel, l’accord qui lie la SSR à la branche du film suisse depuis 1996. Sa version en vigueur, signée pour 2024-2027, engage l’entreprise à verser 34 millions de francs par an, dont 20 millions pour la télévision et le multimédia, 10 pour le cinéma et 4 pour un mécanisme de primes qui récompense les œuvres diffusées et que les producteurs et productrices réinvestissent dans de nouveaux projets. À l’échelle du pays, cela représente chaque année quelque 80 documentaires, 35 films de fiction et 7 à 8 séries télévisées. Depuis 1996, la SSR y a investi plus de 400 millions de francs. Elle reste ainsi la première coproductrice du pays, avec près d’un tiers des sommes totales investies chaque année dans la production de films et séries en Suisse.

Par Rémy Trummer

Article paru dans le Médiatic 236 (septembre 2026)